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Morale de la frugalité

Extrait de L’EUPHORIE PERPETUELLE Pascal Bruckner

 

En définitive, il est de rares moments dans la vie où l’argent est rendu à sa fluidité de pur médium, où l’on dispose d’assez de liquidités pour dépenser sans calculer, sans se soucier du lendemain. Il accompagne la joie de vivre quand on l’oublie, qu’il disparaît comme tel et n’interdit ni la possession raisonnée ni le libre vagabondage de l’esprit. Ne pas dépendre de l’argent, c’est savoir qu’on ne vivrait pas autrement si on en avait beaucoup plus. Mais la plupart du temps, tout le monde compte, y compris les nababs (l’avarice des riches, la peur de manquer au sein du superflu est un symptôme étonnant : tel Paul Getty, milliardaire californien du pétrole qui avait installé à Londres dans sa maison un téléphone payant pour ses hôtes et ne quittait jamais une réunion le premier pour ne pas avoir à payer le taxi).

 

La plupart du temps, pour la plupart des gens, l’argent est comparable à la drogue : censé nous affranchir de tous les soucis, il devient le souci obsessionnel, une finalité en soi. Il nous persécute par son absence, nous encombre de sa présence, nous interdit d’entretenir avec lui une relation juste. L’appétit qu’il suscite s’impose avec une telle intransigeance qu’il rend le plaisir difficile voire impossible. C’est ce que William Burroughs disait avoir appris à l’école de la morphine : un désir insatiable rend la volupté inaccessible. L’argent devient une passion triste quand il supplante toutes les autres et vire à la rumination. Et la folie qu’il suscite, on le voit dans certaines formes de spéculation, est liée au romantisme des grands nombres : dans un univers où tout se calcule au centime près, la jouissance devient alors de défier le calcul par l’énormité des flux mis en jeu.

Vient un moment où la computation effrénée tourne à la gratuité, à l’inutilité absolue. On a quitté la soif du profit, on danse au-dessus des gouffres, on se grise de la poésie des chiffres et la Bourse elle-même se transforme en un temple de l’exubérance mathématique. Comme le Web, l’argent est une galaxie en expansion constante dont on ne finit jamais de découvrir de nouvelles planètes, un décalque du cosmos.

 

Autrement dit, si nul ne peut se vanter d’être à l’aise avec l’argent, c’est qu’il n’est pas sûr et travaille à notre agrément aussi bien que contre lui. Il ne faut donc le réhabiliter – surtout dans un pays comme la France où l’hypocrisie à cet égard et la haine de la réussite professionnelle continuent à régner – que pour mieux se garder des traquenards qu’il nous tend. Outre-Atlantique, par exemple, dans un contexte d’accroissement des richesses et des inégalités fleurissent de nouvelles morales de la frugalité qui récusent l’institution du crédit, la loyauté professionnelle, l’obsession de l’héritage au nom d’une gestion raisonnable de ses besoins.

 

Simple effet médiatique, contrition provisoire avant de repartir de plus bel vers de nouvelles orgies d’acquisitions et de consommation ? Peut-être. Mais il est symptomatique que naisse au cœur du système financier un doute quant à son bien-fondé et un plaidoyer pour une existence plus épanouie, moins asservie à la logique des objets, à la convoitise artificielle.

 

La vraie question est la suivante : quel prix sommes-nous prêts à payer pour avoir de l’argent, quelle place souhaitons-nous lui consentir ? Si nous ne voulons pas, comme le disaient les Anciens, être possédés par ce que nous possédons, il est préférable de limiter ses dépenses si cela permet de satisfaire ses passions, d’augmenter la part de vraie vie amoureuse et spirituelle plutôt que de s’endetter sans fin.

 

Mais il faut surtout rétablir des hiérarchies et aux espèces sonnantes et trébuchantes opposer d’autres sources de richesses culturelles, esthétiques, spirituelles. Même le désir de gloire et de grandeur, même la vanité sont parfois préférables à l’appât du gain, aux médiocres contraintes qu’il suppose. Et la force des grands bouleversements du siècle passé en France, y compris 1936 et 1945, fut de ne pas seulement redistribuer le gâteau social mais de créer de nouvelles opulences pour le plus grand nombre : le temps libre, la poésie, l’amour, la libération du désir, le sens de la transfiguration quotidienne. Ne pas se contenter de gérer la pénurie mais découvrir partout des biens non comptables qui échappent à la règle du profit, prolonger le vieux rêve révolutionnaire du luxe pour tous, de la beauté offerte aux plus humbles.

 

Le luxe aujourd’hui réside dans tout ce qui se fait rare : la communion avec la nature, le silence, la méditation, la lenteur retrouvée, le plaisir de vivre à contretemps, l’oisiveté studieuse, la jouissance des œuvres majeures de l’esprit, autant de privilèges qui ne s’achètent pas parce qu’ils sont littéralement hors de prix.

 

Alors à une pauvreté subie on peut opposer un appauvrissement choisi (ou plutôt une auto-restriction volontaire) qui n’est nullement l’option de l’indigence mais la redéfinition de ses priorités personnelles. Se dépouiller peut-être, préférer sa liberté au confort, à un statut social arbitraire mais pour une vie plus vaste, pour retourner à l’essentiel au lieu d’accumuler argent et objets comme un barrage dérisoire contre l’angoisse et la mort.

 

Le vrai luxe en définitive, « mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare » (Spinoza), c’est l’invention de sa propre vie, c’est la maîtrise de sa destinée.


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